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La naissance de l’euro (épisode 1)

, par Allan Malheiro

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Ensemble des monnaies de l’Union latine.
Adoptée officiellement le 1er janvier 1999 et mise en place pour tous les citoyens de la zone euro le 1er janvier 2002, la monnaie unique est aujourd’hui toujours en évolution vis-à-vis des grands changements monétaires contemporains (dédollarisation, crypto monnaies,...). Pour les 25 ans, avec cette série d’articles, retour sur un projet européen majeur : l’euro.

Un projet utopique : du XIXème siècle à la construction européenne

Les premières demandes pour la création d’une monnaie unique aux nations du Vieux continent remontent bien plus loin que la construction européenne. En 1855, Victor Hugo, dans le sillage du Printemps des Peuples de 1848, déclarant qu’“une monnaie continentale [...] remplacerait et résorberait toutes les absurdes variétés monétaires d’aujourd’hui, effigies de princes, figures de misères, variété qui sont autant de causes d’appauvrissement”.

Ce projet est partagé, ironiquement, par son ennemi juré Napoléon III. Reprenant l’initiative de son oncle Napoléon Ier, il crée en 1865 l’Union latine avec la Belgique, la Suisse, l’Italie et la Grèce. Les pays membres de cette union n’avaient pas la même monnaie (franc français pour la France, lire pour l’Italie,...) mais s’engageaient à ce que le taux de change soit le même entre leurs monnaies nationales, c’est-à-dire que le franc français ait toujours la même valeur que la lire italienne, que le franc suisse,... En 1867, une conférence sur la création d’une monnaie mondiale est même organisée par l’Empereur des Français mais l’opposition de la Prusse et de la Grand Bretagne ralentissent le projet. La guerre de 1870 et les catastrophes du XXème siècle entèrent l’idée d’une monnaie commune.

Un projet balbutiant : des années 1950 à 1970

Les événements européens suivants 1870 sont malheureusement connus : après une période de paix et de tensions, la Première Guerre mondiale plonge le continent dans le chaos et malgré une amélioration des conditions dans les années 1920, la crise de 1929 et la montée des totalitarismes font entrer l’Europe dans la Seconde Guerre mondiale. Pendant cette période, la création d’une monnaie unique semble de plus en plus illusoire : l’Union latine ressort extrêmement fragilisée de la Première guerre mondiale et ses membres, qui ont déjà du mal à gérer leurs propres monnaies, n’arrivent plus à assurer la parité, elle est ainsi dissoute en 1927. La construction européenne après la Seconde guerre mondiale recrée cependant un terrain favorable à la création d’une monnaie commune. En 1957, le traité de Rome qui crée la CEE (Communauté Économique Européenne) incite déjà à la coopération économique et monétaire. Durant les années 1960, les discussions se multiplient à propos de la création d’une hypothétique monnaie européenne et en 1968, le ministre luxembourgeois Pierre Werner propose la création d’une monnaie commune et sort un rapport deux ans plus tard. Le plan suscite un fort intérêt au vu du contexte de l’époque : les pays européens font face à une montée de l’inflation et du chômage (stagflation), remettant en question les anciennes politiques monétaires. De plus, le système de Bretton Woods (qui lie les monnaies européennes au dollar américain et le dollar américain à l’or) commence à se fragiliser : tout au long des années 1960, les Etats-Unis luttent avec difficulté pour maintenir la parité du dollar avec l’or, ce qui inquiète les Européens. Cependant, dans les années 1960, une monnaie commune européenne ne paraît pas encore nécessaire à tous les membres de la CEE tant que le système de Bretton Woods est présent… En 1971 cependant, Nixon annonce la fin de la convertibilité du dollar en or et donc la fin du système de Bretton Woods. Le projet monétaire européen ressort renforcé de cet évènement : dans les années 1970, plus aucun Etat européen ne rejette le projet de monnaie commune mais deux conceptions diffèrent : la France, le Luxembourg, la Belgique et l’Italie défendent ainsi le fait qu’une monnaie européenne pourrait permettre de favoriser la convergence économique des membres de la CEE et qu’il faudrait donc la mettre en place le plus rapidement possible (approche monétariste) tandis que l’Allemagne et les Pays Bas considèrent qu’il faut d’abord y avoir une convergence économique pour instaurer une monnaie commune (approche économiste). Les négociations entre ces deux approches aboutissent ainsi au précurseur de l’euro : le Serpent Monétaire Européen ou SME.

Un projet qui prend forme : des années 1970 à 1990

La fin du système de Bretton Woods signifie que les monnaies ne sont plus liées au dollar et peuvent donc varier entre elles. Cela peut poser problèmes aux pays de la CEE, notamment pour l’élaboration du budget commun : comment se mettre d’accord sur un budget commun si les monnaies varient fortement entre elles ? Par exemple, si un pays a une participation de 100 millions au budget commun mais que sa monnaie perd 10% de sa valeur, sa participation sera donc mécaniquement plus faible, rendant les calculs budgétaires compliqués, voire impossibles. Les variations monétaires peuvent aussi se révéler problématiques dans une zone de libre-échange. Pour répondre à ces problèmes, le Serpent Monétaire Européen naît en 1972 : il vise à limiter les variations de taux de change entre monnaies européennes à 2,25%, par exemple, le franc français et le mark peuvent fluctuer entre elles mais pas de plus de 2,25% et même chose avec toutes les devises membres du dispositif. Cependant, ce système s’effondre vite : en plus de l’énorme difficulté de coordonner les monnaies de 10 pays européens (leurs banques centrales doivent acheter et revendre en permanence des monnaies entre elles pour rester dans le système) et une forte spéculation, le choc pétrolier de 1973 lui met dès sa création le coup de grâce : le Royaume-Uni avait déjà quitté le système, l’Italie suspend sa participation suite à la crise et les autres pays suivent. Malgré des tentatives de redressement, l’initiative est donc un échec. En 1979, les pays européens décident alors de mettre en place un autre système (dont le nom est très proche) : le Système Monétaire Européen ou SME. Il consiste lui aussi à limiter les variations à 2,25% entre les devises européennes et pour cela, instaure une monnaie virtuelle ancêtre de l’euro (c’est-à-dire seulement une unité de compte sans qu’il n’y ait de banque centrale ou de billets imprimés) : l’ecu (European Currency Unit). De nombreux observateurs sont critiques de ce système et imaginent qu’il ne tiendra pas plus de quelques mois voire semaines mais contrairement à leurs attentes, le SME résiste et se révèle même encourageant au départ. Le processus visant à limiter les variations entre monnaies est cependant compliqué et les banques centrales restent vulnérables aux mouvements du marché des changes : en 1992, le milliardaire Georges Soros lance une attaque spéculative contre la Banque d’Angleterre en vendant en masse des pounds, le Royaume-Uni est alors forcé de se retirer du Système Monétaire Européen. Malgré des débuts prometteurs, la différence de valeur entre les devises européennes n’est plus de 2,25% selon les objectifs du système mais de 15%. Conscients de l’échec, les dirigeants européens abandonnent donc le SME en 1993 et se lancent cette fois dans un projet plus ambitieux : la monnaie unique.

La création de l’euro : des années 1990 aux années 2000

Pour résoudre les lacunes des anciens systèmes monétaire et dynamiser le commerce dans la future zone euro, les Etats européens s’intéressent de plus en plus au projet de monnaie commune. En 1989, le rapport Delors, s’inspirant du rapport Werner de 1970, propose la création d’une monnaie unique mais l’Allemagne reste toujours réticente à ce projet. La situation change avec la chute du mur de Berlin. Soucieuse de rassurer ses partenaires sur sa réunification en l’ancrant dans la construction européenne, Berlin accepte le projet de monnaie unique. En 1992, le traité de Maastricht instaure le passage à la monnaie unique et laisse jusqu’en 1999 pour se préparer : le Danemark et le Royaume-Uni choisissent de rester à l’écart de ce projet mais ne l’empêchent pas. A partir de ce moment, le processus s’accélère et le nom de cette monnaie, l’euro, est choisi en 1995. Le 1er janvier 1999, l’euro devient officiellement la monnaie de l’Union européenne sous forme scripturale. Après une période d’adaptation, elle devient la monnaie officielle pour les citoyens de 11 pays européens le 1er janvier 2002.

Malgré des inquiétudes sur la perte de la monnaie nationale, force est de constater que l’euro est l’un des projets européens les plus populaires : en 2019, près de 76% des citoyens de la zone euro étaient favorables à la monnaie unique contre 16% qui y sont opposés. Le succès de l’euro, que ce soit lors de sa mise en place ou actuellement, ne doit cependant pas faire oublier les difficultés auxquelles la monnaie a fait face et notamment la crise de la zone euro, sujet du prochain article.

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